Je ne sais pas pourquoi, mais, en ces temps de violence et
d’incertitude, des souvenirs me taraudent. Souvenirs des années 70-80, des
années de guerre au Liban. Nous connaissions, ma compagne et moi, à l’époque
des amis, Brigitte, professeur d’allemand, elle-même d’origine allemande,
collègue de travail, et son compagnon, Ahmad, médecin à l’Hôpital Français de
Bruxelles, d’origine libanaise. Nous nous rencontrions souvent chez une amie
commune, à Bruxelles. Je ne sais plus si c’est avant ou après les massacres de
Sabra et Chatila[i],
Ahmad a voulu rejoindre les siens, à Beyrouth, pour soigner les blessés dans
l’hôpital que dirigeait sa famille. Brigitte l’a suivi. Nous n’eûmes plus guère
de nouvelles, jusqu’au jour où nous apprîmes que, poussée à bout par les
interminables combats et les bombardements incessants, elle avait décidé de
réintégrer la Belgique.
Puis la nouvelle est tombée : Brigitte s’était jetée sous un train,
non loin de Louvain-la-Neuve…
Je repense à toi, Brigitte, et te dédie ces quelques phrases.
Walid Raad, oeuvre exposée au Carré d'Art, à
Nîmes.
Lebanese
song
Bruxelles Beyrouth
Beyrouth Bruxelles
les années de sang
les années snipers
l’insouciance ici
la guerre fratricide là-bas
aux côtés d’Ahmad
avant…
avant ce jour où tu as pris la fuite
Brigitte
dans l’incolore de la vie
sous un train d’acier implacable
au large de Louvain-la-Neuve
Bruxelles Beyrouth
Beyrouth Bruxelles
Il n’y avait plus de fallafel
juste les impacts AK47
et les bombes pleuvant sur Beyrouth la douce
et des vies à l’emporte-pièce
des vies que tentait de sauver Ahmad
médecin du pire
ton compagnon
des vies de là-bas, Liban, Palestine, chrétiens, musulmans,
qu’importe
qu’est-il devenu
a-t-il survécu
sans toi, Brigitte, revenue parmi les vivants pour y mourir
pleurs griffonnés
blessures taguées
sur les peaux de la ville
ce gâchis universel
Beirouth Bruxelles
Bruxelles Beyrouth
Nous prendrons le thé de l’indicible